thylo.be

Le geste

Incliner, souffler, tourner une manivelle, filmer un mur. L'appareil devient un instrument plutôt qu'une télécommande — et le corps entre dans le récit.

Famille
interface
Illustré par
Protanopia, The Botanist, Motto
Voir aussi
Le défilement, Soi-même

Définition

Au lieu de désigner, on fait un mouvement : le téléphone bascule, le micro écoute, la caméra regarde, une manivelle tourne. Le récit répond à quelque chose qui vient du corps plutôt que d'un curseur.

Le geste a une propriété qu'aucune autre interface n'a : il se sent. Un clic est une décision, un mouvement est une sensation, et c'est ce qui le rend redoutable — pour le meilleur quand il correspond à ce qui est raconté, pour le pire quand il n'est qu'une démonstration technique.

Schéma

Geste arbitraire                Geste qui correspond

  secouer  ──►  page suivante     incliner ──► on voit derrière
                                                l'objet
  n'importe quel autre            un seul geste produit
  geste ferait pareil             cet effet-là

  → un bouton déguisé             → l'appareil est un instrument

Quand le geste raconte

Protanopia

est une bande dessinée muette où chaque case est une petite scène en couches, posée dans un espace en trois dimensions. Incliner l'appareil déplace le point de vue et découvre ce que la case cachait. Le geste n'avance pas le récit : il fouille l'image. C'est le seul moyen d'accéder à quelque chose, donc il n'est pas remplaçable par un bouton.

The Botanist

est fait pour la Playdate et sa manivelle. On tourne pour faire défiler les cases, certaines scènes n'avancent que si l'on continue de tourner. La lecture devient un effort continu de la main — une machine à manivelle raconte autrement qu'un écran tactile, et c'est tout l'intérêt de la contrainte.

Motto

va au bout : un narrateur sans nom demande de filmer un mur, de souffler, de chercher un objet dans la pièce. La caméra et le micro deviennent l'entrée, les images maladroites entrent dans le film, et la pièce où l'on se trouve devient le décor. C'est là que le geste bascule dans le rôle de soi-même : ce qui est filmé, c'est un chez-soi.

Ce que ça coûte

L'apprentissage. Un clic n'a pas besoin d'être expliqué, un geste si. Et le moment où on l'explique est le moment où on brise ce qu'on venait de construire. Les œuvres qui s'en sortent font découvrir le geste par la situation plutôt que par un tutoriel.

Le corps du public. Un geste suppose une main valide, un appareil tenu, un espace autour de soi, parfois une voix. Chaque geste exclut quelqu'un, et il faut soit prévoir une autre entrée, soit assumer explicitement à qui l'œuvre s'adresse. Cette question ne se pose sur aucune autre interface du site avec autant de force.

Le matériel. Manivelle, gyroscope, caméra : ce sont des dépendances. La Playdate se vend encore, les capteurs changent de comportement à chaque version d'un système, et l'autorisation caméra se refuse d'un doigt.

Erreurs courantes

  • Le geste-bouton : secouer pour passer à la suite. N'importe quoi d'autre ferait l'affaire, donc ce n'est pas un geste, c'est un déguisement
  • Demander un mouvement qu'on ne fait pas en public. Souffler dans un téléphone dans un train ne se produira pas
  • Ne rien prévoir quand le capteur ne répond pas ou que la permission est refusée
  • Confondre effort et sensation. Fatiguer la main n'est intéressant que si la fatigue est le sujet — c'est le cas dans The Boat, rarement ailleurs

En pratique

Un seul geste, et qu'il corresponde. Le mouvement est à chercher dans ce que le récit contient déjà : on pousse une porte, on essuie une vitre, on se penche.

Tester debout, dans le bus, à une main. C'est là que ça se passe, pas au bureau.

Prévoir la version sans. Elle n'est pas dégradée : elle est ce que verront les gens dont l'appareil, le corps ou la situation ne suivent pas.