Chercher quelqu'un
Le cœur du dispositif est une liste de personnes. Un champ de recherche, quatre colonnes — le nom, le lieu d'habitation, le lieu du décès, l'âge au moment de la mort — et la possibilité de faire défiler jusqu'à tomber sur le sien, ou sur celui d'un voisin. L'exemple proposé dans le champ vide est « François Dupont » : un nom quelconque, qui dit bien ce que la liste contient.
Ce que cette table produit, aucun panneau ne le produit. Une colonne d'âges qu'on parcourt du doigt — 19, 20, 22, 27, 29, 32, 33, 48, 63, 69 — dit la chose plus vite qu'une phrase sur la mort des civils. Le tri est l'argument.
La fiche individuelle refuse de s'arrêter aux champs. Prénom, nom, sexe, cause du décès, âge, lieu du décès, lieu de commémoration : sept lignes de formulaire, et puis un bloc de texte qui déborde et raconte l'après-midi du massacre — le cortège rassemblé, les hommes séparés des femmes et des enfants, le demi-tour devant la chapelle, la prairie au lieu-dit « Les Loynes ».
C'est le geste qui sauve l'ensemble. Une base de données réduit une personne à ses colonnes ; ici la dernière colonne rend le récit, dans les mots de ceux qui l'ont consigné, et la fiche cesse d'être un enregistrement.
Nommer les morts est un classement, et c'est ici le bon usage du geste. Ranger n'est pas neutre montre surtout des fichiers qui se retournent contre ceux qu'ils rangent. Rossignol est le contre-exemple que cette page cherche : le classement sert les gens qu'il classe. Trier des morts par leur nom, leur âge et leur village, c'est refuser le décompte — et un décompte est précisément ce que voulait laisser l'armée qui les a fusillés. Jer Thorp tient le même pari sur le mémorial du 11-Septembre, où trois mille noms sont placés selon ce que les familles ont demandé plutôt que par ordre alphabétique.
L'écran ne parle pas plus fort que le lieu
Avant d'atteindre les pupitres, le visiteur traverse une forêt de poteaux calcinés et contourne un bassin de corten empli d'une lumière bleue où plonge une poutre noircie. Rien de tout cela n'est un écran. Les écrans arrivent après : petits, bas, posés sur des pupitres qu'il faut approcher, et jamais le point le plus lumineux de la pièce.
Le son passe par un combiné, en forme de galet, qu'on porte à l'oreille. Ce seul choix règle ce que la plupart des expositions ne règlent pas : plusieurs récits sonores dans un même volume, qui se marchent dessus et transforment une salle de mémoire en hall de gare. Ici le silence est le fond, et il fait partie du sujet.
Quatre langues à la fois, plutôt qu'un sélecteur
Dans la salle de projection, le film est sous-titré simultanément en français, en néerlandais, en anglais et en allemand, les quatre blocs disposés autour de l'image sur la paroi courbe. Personne ne choisit sa langue, personne n'attend son tour, la séance ne se rejoue pas quatre fois.
La décision se paie : quatre pavés de texte occupent une place que l'image n'a plus, et chacun lit un quart de ce qui est affiché. Ce qu'elle achète, c'est qu'un car néerlandophone et une classe wallonne assistent à la même séance. Le contraste avec Poussez la porte du Parlement de Wallonie, qui range ses quatre langues dans des onglets, montre qu'il n'y a pas de bonne réponse générale : il y a un lieu, un public et un temps de visite.
Du web, en mode kiosque
Les écrans affichent des pages web en plein écran, sans barre d'adresse : un navigateur lancé au démarrage sur une machine cachée dans le meuble, le montage décrit dans le web hors du navigateur.
La comparaison avec Poussez la porte du Parlement de Wallonie vaut le détour, parce que les deux dispositifs sont contemporains, tiennent le même rôle et ne sont pas faits de la même matière — l'un est un moteur de jeu, l'autre un navigateur. Vus depuis la salle, ils font le même métier. Le choix de la technique ne se lit pas sur l'écran : il se lit dans ce que l'équipe savait faire, et dans ce qu'il faudra savoir refaire le jour où la machine tombera en panne.
Ce qui coince
Un mémorial doit durer un siècle ; un écran dure six ans. Le bâtiment est construit pour le paysage : bois, terre, métal qui rouille exprès. Les stèles de 1914 qu'il commémore sont debout depuis cent dix ans. Les pupitres dépendent d'une machine, d'un système d'exploitation, d'un navigateur et de quelqu'un pour les remplacer. La partie du mémorial qui parle le mieux est celle qui s'arrêtera la première, et l'écart entre les deux durées de vie ne se règle pas en choisissant mieux ses composants : il se règle en décidant, à la conception, ce qui doit rester quand les écrans seront noirs. La liste des noms mérite d'exister ailleurs que dans une machine posée en Gaume.
Le lieu est isolé. Une prairie loin de tout, ce qui est la condition du recueillement et rend la maintenance improbable : personne ne passe par hasard, et une panne peut durer des semaines avant que quelqu'un la signale.
Et la question que tout mémorial interactif finit par poser. Un dispositif qui fonctionne bien rend la visite agréable, or le sujet ne l'est pas. Rossignol s'en tire parce que la scénographie est sombre, lente et silencieuse, et parce que les écrans y sont tenus à leur place. Le même contenu dans une salle claire, avec de grandes dalles tactiles et un score, deviendrait obscène sans qu'une ligne de texte ait changé.