Pourquoi c'est inspirant
Ce n'est pas du web, et c'est quand même du web. L'application est faite avec Unity : ce que le visiteur touche est rendu par un moteur de jeu, pas par un navigateur. Mais tout ce que la borne sait du monde lui arrive par les mêmes tuyaux que n'importe quel site — des requêtes HTTP vers des adresses qui répondent en JSON. La façade est un jeu vidéo, la plomberie est du web.
Ce qui compte est la séparation, pas le cas particulier : « c'est du web » n'est pas une réponse, parce que le web est deux choses empilées. Il y a des protocoles — HTTP, les adresses, les formats d'échange — et il y a un moteur de rendu, qui transforme du HTML en pixels. L'un se prend sans l'autre, et les deux moitiés se troquent séparément.
Le web hors du navigateur raconte le troc dans un sens : des interfaces en HTML et CSS partout, jusque dans une capsule spatiale. Cette borne-ci fait l'échange inverse, et c'est le même enseignement vu de l'autre côté. Ce qui voyage le mieux n'est pas le langage : ce sont les protocoles. Ils sont plus vieux, plus stables, et ils se moquent de ce qui affiche.
Une API s'appelle de la même façon depuis JavaScript, depuis Unity, depuis un microcontrôleur ou depuis un logiciel de montage. Ce n'est pas une compétence de développeur web, c'est la compétence commune à tout ce qui se branche.
Le plan de la salle est un classement politique rendu visible. Les soixante-quinze sièges sont dessinés à leur place réelle et coloriés par groupe. On tourne le volume du doigt, on touche un siège, une fiche de député s'ouvre. L'information n'est pas la liste des noms — une liste tiendrait sur une page — c'est le voisinage : qui siège à côté de qui, quel bloc occupe quelle rangée, quelle couleur remplit la salle. C'est exactement ce que la carte exige pour se justifier, et c'est aussi ce que ranger veut dire : le plan ne montre pas l'assemblée, il en propose une lecture.
Quatre langues sur le même gabarit. FR, NL, EN, DE : les onglets sont sur le bord droit de chaque écran, à portée de pouce. Ce n'est pas une option de confort dans ce pays-ci, c'est la condition pour qu'une institution fédérale s'adresse à ceux qu'elle représente. Et pour qui fabrique la chose, c'est la contrainte qui décide de tout le reste : aucune longueur de texte n'est connue à l'avance, donc aucune boîte ne peut être dessinée à la taille de sa phrase française.
Une borne vit du dehors
Le module le plus fragile de la borne est celui qui la rend vivante. L'agenda affiche les vraies commissions, à leur vraie date, avec les vrais députés qui y siègent — il va chercher ces données ailleurs, dans les systèmes du Parlement, et il les affiche telles qu'elles arrivent.
Tant que la source répond, la borne est un objet d'actualité : le visiteur apprend ce qui se passe dans le bâtiment où il se tient, aujourd'hui. Le jour où la source change d'adresse, de format ou de propriétaire, l'écran continue d'afficher quelque chose — la dernière chose qu'il a reçue. Une borne ne dit jamais qu'elle a cessé de comprendre le monde. Elle affiche mars 2021 avec le même aplomb qu'elle affichait ce matin.
Ce qui coince
Le lieu ne laisse pas le temps. La borne est posée dans un couloir de passage, sous des néons, contre une cloison de chantier. Il n'y a pas de siège, pas de recul, pas d'ombre : on est debout, on attend quelqu'un, on repart. Or faire tourner un hémicycle et lire une fiche de député demande une minute, et répondre à huit questions en demande cinq. Le dispositif est calibré pour un temps que l'endroit ne donne pas — un décalage qui se décide en scénographie bien avant la première ligne de code, et qu'aucune interface ne rattrape.
Le quiz est le module le plus facile à vendre et le plus difficile à défendre. Huit questions à choix multiple, une coche verte, une croix rouge. Ça marche : les gens jouent, et on peut compter les parties. Mais l'objet du quiz est le partage des pouvoirs dans une démocratie régionale, et une bonne réponse ne prouve pas qu'on l'a compris — elle prouve qu'on a lu l'écran précédent. La question à se poser sur ce genre de module n'est pas « est-ce que les visiteurs jouent », c'est « qu'auraient-ils appris s'ils n'avaient pas joué ».
Et il n'y a personne pour la relancer. Une borne s'allume le matin et s'éteint le soir, dix heures durant, sans que quiconque la regarde. Ce qu'un onglet pardonne parce qu'on le referme — une fuite de mémoire, une animation qui dérive, une requête qui n'aboutit jamais — devient ici un écran figé que le premier visiteur du lendemain prendra pour une panne du Parlement. Un moteur de jeu tourne à sa cadence tant qu'on ne l'arrête pas : il ne se repose pas entre deux visiteurs, et il additionne pendant dix heures ce qu'une page oublie à chaque rechargement.