Le projet vient d'un site amateur
Michael Simons et Paul Shoebridge préparaient un livre sur la disparition de l'album photo. En cherchant, ils tombent sur Pine Point Revisited, un site construit par Richard Cloutier, ancien habitant, atteint de sclérose en plaques, qui rassemblait patiemment les photos et les histoires de la ville effacée.
Le documentaire existe parce que quelqu'un avait déjà fait l'archive. C'est la remarque à garder : les données ne se trouvent pas, quelqu'un décide un jour de les relever. Voir ranger n'est pas neutre. Ici, ce quelqu'un n'était ni journaliste ni chercheur, et son site n'avait aucune ambition.
Une ville qu'on a emportée
Ce n'est pas une ville fantôme. Une ville fantôme, il en reste quelque chose à filmer. Pine Point a été démontée et distribuée : les bâtiments sont partis sur des camions, la patinoire comprise.
D'où la forme. Il n'y avait rien à tourner, donc l'œuvre est faite de photos d'amateurs, de pages d'annuaire scolaire, de films de famille et de voix. Le sujet n'est pas la ville, c'est ce qu'il en reste dans la tête de quatre personnes, et la façon dont on se souvient, qui arrange toujours un peu.
Ce qui fonctionne
Mi-livre, mi-film. On avance d'une page à l'autre, à son rythme, et le récit ne bifurque pas. C'est un cas franc de structure linéaire : l'interaction ne règle que le tempo, et personne ne prétend le contraire. Le dispositif ne promet aucune ramification, donc il n'en doit aucune.
La bande-son est écrite pour ça. The Besnard Lakes ont composé et joué la musique. Ce n'est pas de l'habillage ajouté à la fin : elle tient le rythme que la pagination ne peut pas tenir.
La nostalgie est le sujet, pas le ton. Le piège du genre était de célébrer un passé perdu. La pièce fait l'inverse : elle regarde comment la mémoire se fabrique, et laisse voir les endroits où les souvenirs des quatre ne concordent pas.
Il a fallu le sauver
L'original était en Flash. À ce titre, il aurait dû mourir avec lui, comme la moitié des webdocs de cette génération. Le site est d'ailleurs référencé dans les musées du Flash.
Il est encore là parce que l'ONF l'a reconstruit : la page servie aujourd'hui est une application JavaScript qui diffuse la vidéo en HLS. Rien à voir avec le code de 2011.
C'est le contre-exemple utile à opposer à toutes les fiches de ce site qui commencent par « le site a fermé ». Une œuvre en ligne ne survit pas toute seule ; elle survit quand une institution accepte de payer deux fois. Presque personne ne le fait.