Le film est dans un coin de l'écran
C'est là qu'est l'idée de forme. Le film ne tient pas toute la page : il joue en haut à gauche d'une grille, et tout autour se rangent des blocs : des textes, des photos, des chiffres sur le logement collectif, l'histoire du bâtiment.
On peut laisser tourner sans rien toucher, ou mettre en pause et aller fouiller un bloc, puis revenir. Chacun règle son niveau d'engagement, et aucun des deux régimes n'est présenté comme le bon.
C'est une structure concentrique rendue littéralement visible : un noyau au centre, des couches autour, et la mise en page qui dit laquelle est laquelle. La plupart des œuvres cachent cette hiérarchie dans un menu ; celle-ci la dessine.
Le questionnaire retourne le sujet
À la fin, deux séries de questions. D'abord ce qu'on accepterait de partager : la douche, les toilettes, la cuisine, le salon, les repas du soir, les courses, la voiture, la garde des enfants, le ménage, la machine à laver, le jardin, le gaz et l'électricité, internet. Ensuite qui l'on est : genre, pays, âge.
Puis vient le placement de chacun par rapport à tous les autres.
Le geste est plus malin qu'il n'en a l'air. Pendant dix minutes, on regardait l'enfance de quelqu'un d'autre ; en trois écrans, le sujet devient son propre rapport à la propriété et à la promiscuité. Et le documentaire se transforme au passage en jeu de données que ses auteurs peuvent publier. Ils ont d'ailleurs lancé le site en bêta pour commencer à collecter les réponses avant la sortie.
Ce qu'on peut en tirer
Le scope est exemplaire. Deux personnes, autofinancé, dix minutes de film. Rien dans cette pièce ne demandait une équipe ou un budget : elle demandait deux ans de constance et une idée de mise en page. C'est le modèle réaliste à avoir en tête avant de dimensionner un projet.
La forme vient d'ailleurs que du web. Blocs géométriques, aplats contrastés, caractères modernistes, aucune texture ni dégradé : le graphisme néerlandais, et Karel Martens revendiqué comme référence. Une direction artistique choisie dans l'histoire du design plutôt que dans les tendances du moment, ce qui explique qu'elle n'ait pas vieilli.
Ce qui coince
Le questionnaire mange le film. C'est lui qu'on retient, lui qui a circulé, et beaucoup de gens l'ont rempli sans avoir regardé les dix minutes qui le précèdent.
Et le succès de la formule l'a détachée de son sujet. SPACE10, le laboratoire prospectif d'IKEA à Copenhague, les a contactés ; il en est sorti One Shared House 2030 (2017), un questionnaire en vingt-et-un thèmes sur l'habitat partagé de demain, rempli par plus de sept mille personnes dans près de cent cinquante pays. Les réponses sont publiées en libre accès, ce qui est plus honnête que la moyenne du genre.
Reste le glissement, et il vaut d'être vu : on part du récit d'une maison autogérée par huit femmes, on arrive à une étude sur le logement financée par le plus gros vendeur de meubles du monde. Personne n'a menti à personne. C'est simplement ce qui arrive à une bonne idée de forme.