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Les Jeux d'enfants

Un panneau de 118 sur 161 centimètres, une place de village vue de haut, plus de deux cents enfants et quatre-vingt-trois jeux différents. Aucun n'est au premier plan, aucun ne commence l'histoire. Le musée qui la conserve l'appelle une encyclopédie peinte : c'est un corpus avant d'être une scène.

Année
1560
En ligne
https://www.khm.at/en/artworks/children-s-games-321
Par
Pieter Bruegel l'Ancien
Concepts
Structure Constellation (Rhizome)
Voir aussi
MicroMacro : Crime City, Hidden Folks
Une place de village peinte à vue plongeante, entièrement occupée par des enfants. Chacun est pris dans un jeu différent : cerceau, toupie, échasses, saute-mouton, colin-maillard, poupées, pyramide humaine, tonneau qu'on roule. Aucun groupe n'est plus grand ni plus au centre que les autres, et aucun adulte ne surveille.
Kunsthistorisches Museum, Vienne — domaine public

Pourquoi c'est inspirant

Tout est là en même temps, et c'est le regard qui monte. Rien ne se déroule : quatre-vingt-trois jeux coexistent sur une surface, et l'ordre dans lequel on les découvre n'appartient qu'à celui qui regarde. C'est exactement ce que fait MicroMacro avec ses enquêtes imprimées, quatre cent soixante ans plus tard, sur une affiche au lieu d'un panneau de chêne.

Aucune hiérarchie, et c'est un choix, pas une maladresse. Pas de héros, pas de centre, pas de groupe plus éclairé qu'un autre. La composition refuse de dire par où commencer. Voir Structure Constellation (Rhizome). Une page web fait rarement ce courage : elle met quelque chose en gros en haut.

Un inventaire tient debout tout seul. Il n'y a pas d'intrigue et l'œuvre n'en manque pas. Elle vaut par l'étendue de ce qu'elle réunit, comme Hidden Folks vaut par ses trois cents cibles. Utile à savoir avant de plaquer un récit sur un projet qui demande juste à être fouillé.

Le dépiler : Children's Games Project

Louisa Armbrust redessine le tableau jeu par jeu. Une cinquantaine de feuilles d'une trentaine de centimètres, encre et aquarelle, une scène par feuille, chacune titrée : Leapfrog, Stilt walking, Pulling hair (Orator), Brick grinding (playing apothecary). Elle appelle ça une archive contemporaine du jeu chez Bruegel : childrens-games-project.

Y entrer : 1, 2, 3… Bruegel!

L'autre opération est l'inverse : au lieu de sortir les jeux du tableau, on entre dedans. Gordon et Andrés Jarach ont modélisé la place en trois dimensions et en ont fait une partie de cache-cache : retrouver les 218 enfants, casque sur la tête. Coproduit par Lucid Realities et Arte France, 3D par Novelab, 2018.

Ça marche parce que le tableau s'y prêtait déjà : chercher longtemps dans une image dense est exactement ce qu'il demande. La VR n'ajoute pas de récit, elle rend le geste explicite et donne un compteur. C'est le même passage que celui du Wimmelbuch à Hidden Folks, avec un volume en plus.

La bande-annonce de 1, 2, 3… Bruegel! (Gordon et Andrés Jarach, 2018).

Ce qui coince

L'œuvre n'est pas interactive. Le spectateur est libre de son parcours mais ne touche à rien, et rien ne change parce qu'il a regardé. La leçon est sur la composition (comment tenir quatre-vingts choses sur une surface sans qu'elle devienne illisible), pas sur l'interaction. La confusion entre les deux est fréquente et vaut la peine d'être posée en classe : une image qu'on explore longuement n'est pas une image qui répond.