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Experience Europe

Le centre de visite de la Commission européenne, au rond-point Schuman à Bruxelles : une présidente filmée qui répond aux questions qu'on lui pose, un mur qui affiche en direct ce que les comptes de l'Union publient sur les réseaux, des cabines de commissaires, une salle de projection. Le sujet du lieu est une institution qui parle vingt-quatre langues, et c'est aussi son problème technique principal.

Année
2021
Par
Tempora
Catégories
Muséale, Interface, Installation
Concepts
Interactivité Sociale (face aux autres)
Couloir courbe d'un centre de visite, aux parois blanches. À gauche, un grand écran vertical montre une femme en veste rouge, debout, en pied. À côté, un bandeau bleu vertical porte les mots « MEET THE PRESIDENT ». Sur la paroi de droite, des silhouettes de personnes découpées grandeur nature sont collées entre d'autres écrans verticaux. Un liseré lumineux court au pied des cloisons.
Experience Europe — Commission européenne

Vingt-quatre langues, et c'est tout le problème

L'Union a vingt-quatre langues officielles et aucune n'a le pas sur les autres. Un centre de visite qui parle au nom de la Commission ne peut donc pas choisir sa langue : il doit toutes les tenir, sur chaque station, du premier écran au dernier sous-titre.

Ça a l'air d'être une question d'interface. Ce n'en est pas une. L'interface se règle en un écran — un sélecteur, quatre pastilles, un choix. Ce qui est difficile est derrière : chaque vidéo existe en autant de fichiers, chaque sous-titre en autant de .srt, chaque libellé de bouton en autant de lignes, et il faut que la cent-quarantième traduction arrive avant l'ouverture.

Gros plan sur une tablette durcie dans une coque noire, posée sur un plan de travail. L'écran affiche sur fond bleu vif le titre « PLAY EUROPE » en lettres jaunes, et sous lui une rangée de quatre pastilles rondes reliées par des pointillés : DE, FR, EN, NL.
Le premier écran de chaque station est un sélecteur de langue. C'est la partie facile. Experience Europe — Commission européenne

Rencontrer la présidente

Derrière un rideau, dans une cabine ronde, un écran vertical à hauteur d'homme : la présidente de la Commission s'y tient debout, en pied, à l'échelle réelle. Le visiteur choisit une question sur un petit pupitre, et elle y répond.

Le dispositif est modeste et l'effet ne l'est pas. Il n'y a ni avatar, ni synthèse vocale, ni promesse de conversation : des réponses filmées, jouées à la demande. C'est la forme la plus honnête de ce que le panorama appelle un interlocuteur — on interagit avec un système qui rejoue une personne, et le système ne prétend jamais être cette personne. Ce que ça coûte : elle ne répondra qu'aux questions qu'on a tournées. Ce que ça achète : elle ne dira jamais rien qu'elle n'ait dit.

Deux adolescentes assises sur une banquette basse, souriantes, une tablette blanche inclinée posée sur les genoux de l'une d'elles. Face à elles, un grand écran vertical montre en pied une femme en veste rouge, les mains jointes ; sur l'écran, en lettres rouges inclinées, « PLEASE CHOOSE A QUESTION ». Au fond, un couloir sombre avec d'autres écrans.
La question se choisit sur la tablette ; la réponse arrive sur l'écran, à l'échelle réelle. Experience Europe — Commission européenne
Vue d'une salle en cours d'installation, éclairage éteint. Au centre, une cabine cylindrique blanche fermée par un rideau à plis, ouverte sur un côté ; à son flanc, un bandeau bleu vertical « MEET THE PRESIDENT » et un petit pupitre incliné. À droite, une paroi blanche couverte de silhouettes de personnes découpées grandeur nature, éclairée par un liseré au sol. Un câble traîne sur le sol de béton.
La même cabine avant l'ouverture, rideau tiré et câbles au sol. Experience Europe — Commission européenne

Le mur qui affiche ce que l'Europe publie

Une grande surface anguleuse, découpée comme un éclat, affiche en continu ce que les comptes de l'Union publient : un nuage de mots-dièse qui grossit selon les usages, et autour, les publications elles-mêmes — un post en estonien sur un concours de jeunes traducteurs, un autre en slovène sur la proportion de lycéens qui apprennent deux langues étrangères.

C'est là que le lieu est le plus vivant, parce que c'est la seule partie qui n'a pas été écrite à l'avance. Le mur ne raconte pas l'Europe : il montre ce que l'Europe est en train de dire, dans les langues où elle le dit. Un visiteur belge y lit du slovène et comprend le principal, qui n'est pas le texte.

Deux femmes debout de dos et de profil devant une grande surface lumineuse aux bords anguleux. Sur celle-ci, le titre « STRONGER TOGETHER — live hashtags » et un nuage de mots-dièse de tailles variées autour du mot-dièse central « #StrongerTogether ». À droite du nuage, des captures de publications de réseaux sociaux avec photos et compteurs de mentions.
Le nuage grossit avec les usages réels des comptes de l'Union. Experience Europe — Commission européenne
Détail du mur social, cadré sur deux publications posées de biais sur un fond blanc et noir découpé en angles. À droite, une publication Instagram en slovène titrée « Statistično je dokazano, da v Sloveniji radi jezikamo », avec cinq mentions J'aime. À gauche, une publication Facebook de la Commission européenne en Estonie, illustrée d'une affiche jaune « Juvenes Translatores — Selected schools ».
Estonien, slovène. Le mur affiche les langues telles qu'elles arrivent, sans traduction. Experience Europe — Commission européenne

Des fenêtres, des gens, une salle

Le reste du parcours alterne trois registres, et la répartition est intéressante.

Des écrans verticaux montrent le quartier, alignés entre les vraies fenêtres du bâtiment, sur la rue et les drapeaux. Le centre est à cent mètres du Berlaymont : ce qu'il montre à l'écran, on l'a sous les yeux en sortant.

Des silhouettes découpées grandeur nature peuplent les cloisons, et parmi elles quelques écrans où l'une d'elles prend la parole. Le procédé règle un problème d'échelle — une paroi couverte de gens à taille réelle donne une foule pour le prix de la découpe — et il désigne au passage qui parle : celui qui bouge.

Une petite salle de projection avec un écran courbe et des poufs. C'est le seul endroit où l'on s'assoit, et c'est le seul endroit où le parcours accepte de durer.

Une rangée de six écrans verticaux alignés devant les baies vitrées d'une salle sombre au plafond noir. Chacun montre une vue de rue du quartier européen : carrefours, immeubles de bureaux vitrés, drapeaux bleus alignés. Au plafond, des panneaux acoustiques ovales et des bandeaux de texte imprimés en diagonale.
Les écrans montrent le quartier qu'on a traversé pour venir. Experience Europe — Commission européenne
Couloir courbe aux cloisons blanches, éclairé par un liseré lumineux au sol. Sur les parois, des dizaines de silhouettes de personnes découpées grandeur nature — adultes, enfants, tenues variées. Entre elles, un écran vertical encadré de noir montre un homme en chemise à carreaux, et sous l'écran un petit pupitre tactile incliné. À gauche, un bandeau bleu vertical porte les mots « WE ARE EUROPE » et « della Rappresentanza ».
Une foule découpée, et parmi elle quelques-uns qui parlent. Experience Europe — Commission européenne
Deux femmes assises de dos sur des poufs orange dans une petite salle sombre, face à un écran courbe qui occupe tout le mur et projette une image de feuillage vert. À droite, un moniteur bleu plus petit et un rideau clair ; le sol est couvert d'une moquette grise.
Le seul endroit du parcours où l'on s'assoit. Experience Europe — Commission européenne

L'envers

Deux images qui ne montrent pas l'œuvre mais ce qui la tient debout, et qui disent mieux que le reste ce qu'est ce métier.

Le gestionnaire de contenus est une liste de fichiers par langue. Un appareil, ses vidéos, ses sous-titres, ses textes ; et pour chaque ligne, quatre boutons — de, en, fr, nl — qui disent laquelle des versions existe déjà. Pas d'éditeur de mise en page, pas d'aperçu : un tableau qui répond à une seule question, est-ce que tout est là. C'est l'outil qu'on écrit quand on a compris que le risque du projet n'est pas le code mais l'inventaire.

Capture d'un écran d'ordinateur : un navigateur ouvert sur une application locale, l'inspecteur de développement à droite, un éditeur de code à gauche. La page liste des fichiers pour un appareil : params.txt, quiz.json, un texte, des clés de traduction, puis une série de chemins de vidéos nommés video_LANG_0 à video_LANG_7. En face de chaque ligne, quatre petits boutons colorés « de », « en », « fr », « nl », et l'extension du fichier, .mp4 ou .srt.
Une ligne par actif, quatre boutons par ligne. L'outil ne sert qu'à voir ce qui manque. Tiny Big Story

Et les bornes disent quelle langue les gens ont choisie. Une table, cinq colonnes : un identifiant d'appareil, un type d'événement, une valeur, un horodatage. Les lignes lang_selected s'accumulent — lang fr, lang fr, lang fr, puis lang en — seconde par seconde, appareil par appareil.

Deux choses là-dedans. La première est sérieuse : une institution qui affirme que ses vingt-quatre langues se valent peut, pour la première fois, savoir lesquelles sont réellement demandées dans son propre hall. C'est une mesure inconfortable, et c'est la seule qui vaille. La seconde est plus drôle : les quinze premières lignes de la table sont des test du 7 juillet, à quelques secondes d'intervalle — le développeur qui tapote sa borne, conservé dans le même registre que les visiteurs.

Capture d'un client de base de données affichant une table de trente-deux lignes et cinq colonnes : id, device_id, type, value, created_at. Les quinze premières lignes portent le type « test » et la valeur « test1 », horodatées le 7 juillet 2021 à quelques secondes d'écart. Les suivantes portent le type « lang_selected » et les valeurs « lang fr » puis « lang en », datées du 20 juillet 2021.
Quinze essais du développeur, puis des visiteurs qui choisissent leur langue. Tiny Big Story

Ce qui coince

Un mur en direct dans une institution est un micro ouvert. Le mur social tire sa force de ce qu'il n'est pas écrit à l'avance, et c'est exactement ce qui le rend risqué : il affiche, dans le hall de la Commission, ce qui se publie sous des mots-dièse que personne ne contrôle. Le dispositif s'en sort en ne montrant que les comptes officiels de l'Union — ce qui règle le problème et retire au passage la moitié de l'intérêt. Un mur qui n'écoute que soi-même n'écoute pas.

Le lieu communique sur lui-même. C'est un centre de visite institutionnel : la commande vient du sujet, et le sujet est content de lui. Le parcours ne pose aucune question à laquelle l'institution ne sait pas répondre, et « Meet the President » ne comporte, par construction, que des questions dont on a tourné la réponse. Ça ne disqualifie pas le travail — ça définit le genre, et il vaut mieux le nommer que le déplorer.

Et le quartier est là, dehors. Les écrans qui montrent la rue sont le geste le plus étrange du parcours : un bâtiment qui affiche à l'intérieur ce qu'on voit en sortant. Selon l'humeur, c'est une invitation à regarder le quartier autrement, ou l'aveu d'un centre qui préfère la version filmée.

Façade d'un immeuble de bureaux des années soixante au rond-point Schuman, à Bruxelles. Au premier étage, des panneaux bleus épellent « EXPERIENCE EUROPE » en grandes lettres blanches, et d'autres portent « VISIT US! ». Au pied de l'immeuble, un bus, une bouche de métro, des vélos partagés, des passants et une rangée de drapeaux européens sur des mâts.
Le centre au rond-point Schuman. Les vues affichées sur les écrans du deuxième étage sont prises dans un rayon de cent mètres. Experience Europe — Commission européenne
La même salle aux écrans verticaux, photographiée pendant l'installation : les moniteurs sont allumés sur des images de rue, mais la pièce est sombre et un escabeau en bois est resté planté devant l'un d'eux, au milieu du passage.
Septembre 2021, avant l'ouverture. L'escabeau est encore devant l'écran. Tiny Big Story