Vingt-quatre langues, et c'est tout le problème
L'Union a vingt-quatre langues officielles et aucune n'a le pas sur les autres. Un centre de visite qui parle au nom de la Commission ne peut donc pas choisir sa langue : il doit toutes les tenir, sur chaque station, du premier écran au dernier sous-titre.
Ça a l'air d'être une question d'interface. Ce n'en est pas une. L'interface se
règle en un écran — un sélecteur, quatre pastilles, un choix. Ce qui est difficile
est derrière : chaque vidéo existe en autant de fichiers, chaque sous-titre en
autant de .srt, chaque libellé de bouton en autant de lignes, et il faut que la
cent-quarantième traduction arrive avant l'ouverture.
Rencontrer la présidente
Derrière un rideau, dans une cabine ronde, un écran vertical à hauteur d'homme : la présidente de la Commission s'y tient debout, en pied, à l'échelle réelle. Le visiteur choisit une question sur un petit pupitre, et elle y répond.
Le dispositif est modeste et l'effet ne l'est pas. Il n'y a ni avatar, ni synthèse vocale, ni promesse de conversation : des réponses filmées, jouées à la demande. C'est la forme la plus honnête de ce que le panorama appelle un interlocuteur — on interagit avec un système qui rejoue une personne, et le système ne prétend jamais être cette personne. Ce que ça coûte : elle ne répondra qu'aux questions qu'on a tournées. Ce que ça achète : elle ne dira jamais rien qu'elle n'ait dit.
Le mur qui affiche ce que l'Europe publie
Une grande surface anguleuse, découpée comme un éclat, affiche en continu ce que les comptes de l'Union publient : un nuage de mots-dièse qui grossit selon les usages, et autour, les publications elles-mêmes — un post en estonien sur un concours de jeunes traducteurs, un autre en slovène sur la proportion de lycéens qui apprennent deux langues étrangères.
C'est là que le lieu est le plus vivant, parce que c'est la seule partie qui n'a pas été écrite à l'avance. Le mur ne raconte pas l'Europe : il montre ce que l'Europe est en train de dire, dans les langues où elle le dit. Un visiteur belge y lit du slovène et comprend le principal, qui n'est pas le texte.
Des fenêtres, des gens, une salle
Le reste du parcours alterne trois registres, et la répartition est intéressante.
Des écrans verticaux montrent le quartier, alignés entre les vraies fenêtres du bâtiment, sur la rue et les drapeaux. Le centre est à cent mètres du Berlaymont : ce qu'il montre à l'écran, on l'a sous les yeux en sortant.
Des silhouettes découpées grandeur nature peuplent les cloisons, et parmi elles quelques écrans où l'une d'elles prend la parole. Le procédé règle un problème d'échelle — une paroi couverte de gens à taille réelle donne une foule pour le prix de la découpe — et il désigne au passage qui parle : celui qui bouge.
Une petite salle de projection avec un écran courbe et des poufs. C'est le seul endroit où l'on s'assoit, et c'est le seul endroit où le parcours accepte de durer.
L'envers
Deux images qui ne montrent pas l'œuvre mais ce qui la tient debout, et qui disent mieux que le reste ce qu'est ce métier.
Le gestionnaire de contenus est une liste de fichiers par langue. Un appareil,
ses vidéos, ses sous-titres, ses textes ; et pour chaque ligne, quatre boutons —
de, en, fr, nl — qui disent laquelle des versions existe déjà. Pas
d'éditeur de mise en page, pas d'aperçu : un tableau qui répond à une seule
question, est-ce que tout est là. C'est l'outil qu'on écrit quand on a compris
que le risque du projet n'est pas le code mais l'inventaire.
Et les bornes disent quelle langue les gens ont choisie. Une table, cinq
colonnes : un identifiant d'appareil, un type d'événement, une valeur, un
horodatage. Les lignes lang_selected s'accumulent — lang fr, lang fr,
lang fr, puis lang en — seconde par seconde, appareil par appareil.
Deux choses là-dedans. La première est sérieuse : une institution qui affirme que
ses vingt-quatre langues se valent peut, pour la première fois, savoir lesquelles
sont réellement demandées dans son propre hall. C'est une mesure inconfortable, et
c'est la seule qui vaille. La seconde est plus drôle : les quinze premières lignes
de la table sont des test du 7 juillet, à quelques secondes d'intervalle — le
développeur qui tapote sa borne, conservé dans le même registre que les visiteurs.
Ce qui coince
Un mur en direct dans une institution est un micro ouvert. Le mur social tire sa force de ce qu'il n'est pas écrit à l'avance, et c'est exactement ce qui le rend risqué : il affiche, dans le hall de la Commission, ce qui se publie sous des mots-dièse que personne ne contrôle. Le dispositif s'en sort en ne montrant que les comptes officiels de l'Union — ce qui règle le problème et retire au passage la moitié de l'intérêt. Un mur qui n'écoute que soi-même n'écoute pas.
Le lieu communique sur lui-même. C'est un centre de visite institutionnel : la commande vient du sujet, et le sujet est content de lui. Le parcours ne pose aucune question à laquelle l'institution ne sait pas répondre, et « Meet the President » ne comporte, par construction, que des questions dont on a tourné la réponse. Ça ne disqualifie pas le travail — ça définit le genre, et il vaut mieux le nommer que le déplorer.
Et le quartier est là, dehors. Les écrans qui montrent la rue sont le geste le plus étrange du parcours : un bâtiment qui affiche à l'intérieur ce qu'on voit en sortant. Selon l'humeur, c'est une invitation à regarder le quartier autrement, ou l'aveu d'un centre qui préfère la version filmée.