Pourquoi c'est inspirant
Le dessin ne joue pas la scène. Visages sans expression, corps minuscules dans des pièces vides, couleurs de formulaire. Là où une bande dessinée ordinaire indiquerait la douleur par un cadrage ou un trait, celle-ci laisse la case telle quelle. Le lecteur projette ce que la page lui refuse, et c'est le seul endroit où l'émotion se produit.
Le vide est du temps. Des planches entières de gestes sans importance : remplir un verre, regarder un écran, conduire. Ce qui serait coupé ailleurs occupe la place, et c'est ce qui rend la durée du deuil sensible. Même parti pris que Adolescence, obtenu avec le contraire d'un plan-séquence.
La désinformation est montrée par le canal, pas par le discours. On entend une radio, on lit un forum, on reçoit des messages. Aucun personnage n'explique le complotisme : on voit seulement des gens ordinaires se faire atteindre, un fichier à la fois. C'est plus efficace que n'importe quel documentaire sur le sujet.
La grille est une horloge. Le découpage régulier, presque toujours le même, impose un tempo neutre à des événements qui ne le sont pas. La forme refuse de hiérarchiser, et cette absence de hiérarchie est le propos.
Ce qui coince
C'est éprouvant, et le livre n'offre aucune récompense : pas de résolution, pas de justice, pas de soulagement final. Le proposer à un groupe sans prévenir est une mauvaise idée.
Et la froideur du dessin peut se lire comme un maniérisme. La ligne entre « le style produit l'effet » et « le style tient lieu d'effet » est mince, et elle vaut la peine d'être discutée plutôt que tranchée.
Premier roman graphique retenu dans la longue liste du Booker Prize, en 2018. Traduit en français chez Presque Lune.